Quand les adoptés transmettent à leurs enfants

Entretien avec Jung

Après nous avoir offert une magnifique série de bandes dessinées et un film autobiographiques Couleur de peau : Miel, Jung a réalisé un film documentaire : Tout ce qui nous relie. Cette fois, le film porte sur ce que les adoptés transmettent leurs enfants ou vont leur transmettre. Un sujet peu ou pas exploré qui nous a donné envie d’en savoir un peu plus.

adoptés transmettent à leurs enfants

Propos recueillis par Frédérique Le Floch

Cette fois, vous prenez le parti de vous tourner vers les adoptés adultes en cherchant à savoir ce quils vont raconter à leurs enfants sur leur histoire. Cela est assez nouveau dans le monde de ladoption. Tout dabord, les enfants sont-ils curieux et demandeurs dinformations sur la culture, le pays de naissance de leurs parents ?

Disons que chez certains enfants métissés, ça se voit physiquement. Donc, ils sont parfois amenés à vivre des situations où leur différence sera soit valorisée par une mise en lumière, soit stigmatisée. Par conséquent, la question des origines se pose inévitablement. Cela étant, ils peuvent la refouler, faire l’impasse ou s’intéresser activement à leur double culture. C’est à cette période charnière du passage de l’enfance à l’adolescence que l’accompagnement des parents me semble important. Mon fils, qui est moitié européen, moitié coréen, s’est intéressé très tôt à ses origines coréennes, il est un grand amateur de cinéma coréen, et est allé étudier un an là-bas. Il a visionné mon film autobiographique Couleur de peau : Miel et lu mon roman graphique éponyme qui lui ont apporté certaines réponses à mon sujet et qui l’ont probablement aidé à trouver un bon équilibre.

Selon vous, comment raconter son histoire à ses enfants si lon n’a pas réussi à répondre à ses propres interrogations sur son propre passé préadoptif ? Ce manque est-il un obstacle à la communication ?

Il faut être le plus sincère possible avec eux, ne rien leur cacher. Leur donner de l’amour, c’est aussi leur montrer nos fragilités. La vulnérabilité peut alors devenir une marque de confiance envers son enfant. La communication est essentielle, voire vitale. Chaque parent adopté avance à son rythme, certaines questions ne trouveront peut-être jamais de réponse, comme les raisons de l’abandon et le manque d’information, voire le néant total concernant nos parents biologiques. Le traumatisme est réel… qu’il soit conscient ou inconscient, je pense que nos enfants sont tout à fait capables de comprendre cette situation qui peut se manifester à n’importe quel moment de la vie de l’adopté.

Se dévoiler, c’est aussi créer un lien, une intimité avec nos enfants. Il arrive même que ce soient eux qui nous mettent sur le bon chemin. J’ai une amie adoptée qui s’est mise à apprendre sa langue maternelle à l’âge de 45 ans, grâce à sa fille devenue adulte qui l’a encouragée à le faire avec elle. Ce n’est pas un obstacle à la communication que de montrer à nos enfants que, nous aussi, nous avons des blessures ; au contraire, ça leur fait prendre conscience que la vie est parsemée d’obstacles à franchir. C’est aussi une manière pour nous de les préparer à la dureté de la vie tout en essayant de leur transmettre, dans la mesure du possible, la notion de résilience qui peut permettre d’aborder la vie de façon plus positive.

Au-delà, il peut y avoir des éléments sur ses origines que lon préfère taire. Par exemple, avoir découvert que son adoption était entachée de pratiques illégales ou douteuses, que faire dans de tels cas ?

D’abord, ne plus se voiler la face, la vie est bien trop courte pour se mentir à soi-même. S’accepter tel que l’on est, pouvoir se regarder dans un miroir en se disant qu’on n’a rien à se cacher. Le poids d’un secret douloureux est souvent lourd à porter, je pense qu’il vaut mieux s’en libérer en étant le plus honnête possible envers nous-mêmes et par effet de ricochet, envers nos enfants. À moins qu’on soit un vieux sage qui aurait choisi cette voie spirituelle, se murer dans le silence n’est pas une bonne option car elle tue sournoisement, à petit feu…

Tout ce qui nous relie

Ou encore, lorsque les recherches ont permis de découvrir une situation particulièrement douloureuse, comme un viol, de la prostitution chez la mère de naissance… Cest un sujet délicat et très intime. La qualité du lien entre le parent adopté et son enfant repose-t-elle sur une totale transparence ?

Oui ! Je suis convaincu que cette transparence avec nos enfants est payante, car ils ont besoin qu’on leur fasse confiance. C’est la base d’une relation saine. Cela étant, tout dépend de l’âge de l’enfant !

Ce n’est évidemment que mon point de vue, mais je pense que toute vérité cachée finit tôt ou tard par se savoir, de surcroît si on a cherché à la dissimuler. La découverte d’un mensonge ou de non-dits peut avoir des conséquences encore plus destructrices pour l’ensemble d’une famille.

Les adoptés ont souvent souffert des « secrets » entourant leurs origines, y a-t-il avec ce film le dessein den finir avec cette situation ?

À long terme, les non-dits ou les mensonges gangrènent inévitablement les relations. Tout ce qui nous relie, le film sur lequel ma compagne Laëtitia, adoptée d’origine coréenne, et moi-même travaillons va exactement dans ce sens. Transmettre à nos enfants, c’est aussi partager avec eux notre histoire, nos bagages, nos « casseroles »…

Cette transmission n’est possible que si on connaît son histoire, évidemment. C’est une erreur que commettent parfois les parents adoptifs d’occulter le passé de l’enfant adopté. Il arrive dans sa nouvelle famille avec une histoire qui fait partie de lui, et il faut l’accompagner vers elle s’il en ressent le besoin. Il vous aimera d’autant plus. L’erreur peut provenir du fait qu’un adoptant considère qu’il a acquis une « graine », alors que, peu importe l’âge de l’enfant qu’il a adopté, il s’agissait d’une « plante », c’est-à-dire d’un enfant avec un passé, si court soit-il.

C’est comme les parents qui adoptent un enfant étranger en considérant qu’ils lui « sauvent la vie ». Beaucoup d’adoptés m’ont fait part de leur devoir de se sentir redevables envers leurs parents adoptifs. Parce qu’ils ont grandi en entendant parfois des propos difficiles tels que : Si on ne t’avait pas adopté(e), tu serais probablement mort(e) ! ou : Heureusement qu’on était là… tu dois être reconnaissant(e) envers nous.

Ces propos maladroits peuvent avoir des conséquences irréversibles et ôter toute sincérité dans l’amour que « doit » naturellement porter un enfant à ses parents.

Par conséquent, ces enfants-là auront un modèle faussé de la parentalité. Cela pourra s’avérer compliqué pour eux, à un moment de leur vie, de transmettre des sentiments sincères à leurs propres enfants et leur entourage.

Quand les adoptés transmettent à leurs enfants 2

Les personnes adoptées (surtout sur dautres continents) éprouvent le besoin d’être entourées de personnes qui leur « ressemblent », ce doit être merveilleux de se retrouver dans le visage ou le physique de son enfant, non ?

C’est comme être en face de soi-même, face à notre réalité qui se transmet sur le visage de nos enfants. Au-delà de la ressemblance physique, il s’agit de se demander quelles influences le parent va vouloir préserver ou dissimuler consciemment ou inconsciemment à travers l’éducation qu’il va donner à son ou ses enfants.

Qui mieux que la femme que j’aime pouvait incarner dans mon film cette maman soucieuse de donner à ses enfants une identité familiale au sein-même de notre famille recomposée ? Fausses routes, paradoxes, confrontation et désillusion sont autant d’obstacles que Laëtitia s’efforce de surmonter afin que Lilou et Clément, ses enfants, reçoivent une transmission plutôt qu’ils subissent un héritage. D’autant qu’avant de devenir maman, elle occultait complètement ses origines coréennes. C’est plus tard que Laëtitia a souhaité en connaître davantage sur ses racines.

Depuis que je vis auprès d’elle, je partage ses questionnements, ses déceptions et ses réussites au quotidien. Cette femme m’émeut et je me suis très tôt projeté dans la représentation de la figure maternelle idéale que Laëtitia incarne parfaitement selon moi, car c’est le genre de maman que j’aurais aimé avoir.

Une mère pour l’autorité, en toute transparence, dans le respect qu’elle souhaite inculquer à ses enfants. Une maman pour la douceur, avec tout l’amour et l’équilibre qu’elle s’efforce de leur communiquer, au-delà de ses fragilités. Qu’elle le veuille ou non, elle leur transmet une grosse part son histoire personnelle, même celle dont elle ne connaît même pas l’existence ! En psychologie, on appelle ça l’héritage psychique.

C’est ce que je veux retranscrire dans mon film documentaire. La part inconsciente issue de ses racines, que Laëtitia transmet à Lilou lors d’un premier retour en Corée ensemble.

À travers son regard, le spectateur pourra suivre ce genre de passage de relais entre une maman, et tout ce que comporte son histoire d’adoptée, et sa fille, à l’âge où la construction identitaire est à son apogée, celui de l’adolescence, période charnière délicate, marquant une rupture avec l’enfance.

À 16 ans, et où que l’on vive, on a besoin d’un référent. L’amour est le socle nécessaire pour réussir à s’épanouir dans le monde des adultes. Ce sera le fil rouge de mon film. Malgré une communication intergénérationnelle souvent difficile entre un ado et ses parents, l’amour est en effet essentiel.

Dans un jeu de miroir constant par la ressemblance physique, on est parfois frappé de ce qu’une mère peut transmettre en termes d’émotion par un regard, une parole à son enfant.

Par effet de ricochet, lorsqu’on voit Lilou découvrir le pays dans lequel sa maman a été abandonnée, on comprend que ce voyage a permis à Laëtitia de se reconnecter avec ses origines jusqu’à présent synonymes de manque et de détresse. Comme une légitimité d’appartenance.

En suivant Laëtitia et Lilou lors de ce voyage en Corée, j’ai ressenti un soulagement. Celui de l’adolescent en souffrance que j’étais. C’est le regard bienveillant de Laëtitia envers sa fille qui a comblé un vide que j’éprouvais sans vouloir l’admettre. Il y a une forme d’universalité que je souhaite partager concernant la filiation et le développement personnel.

À lire

  • Jung, Couleur de peau : Miel (5 volumes), éditions Soleil, coll. Quadrants, 2007 à 2016
  • Laëtitia Marty et Jung, Destins coréens, Delcourt, 2025, à paraîtreJoy, tombée enceinte suite à une brève relation avec un étudiant, s’apprête à faire adopter son enfant. Mais tout change lorsqu’elle tombe sur le récit d’un adopté coréen. L’auteur du récit, lui, replonge dans les funestes souvenirs de sa sœur décédée, Valérie, qui incarne le destin tragique des Coréens adoptés les plus malheureux.
  • Laëtitia Marty et Jung, Nos adoptions (3 volumes), Delcourt

À voir

  • Laëtitia Marty et Jung, INYEON, à paraître (documentaire)
  • Jung et Laurent Boileau, Couleur de peau : Miel, Gebeka films, 2012
  • Laëtitia Marty et Jung, Tout ce qui nous relie, 2023 (documentaire)