Le sensoriel : cinq sens pour entrer en relation
Dans nos relations quotidiennes, nous privilégions, spontanément, une voire deux modalités sensorielles qui nous sont plus familières, avec lesquelles nous nous sentons plus à l’aise. Nous avons tendance à faire de même lors de la rencontre avec nos enfants arrivés par adoption. Pourtant, tous nos sens interviennent de façon tellement automatique que nous n’y prêtons plus attention. Qu’en est-il du mode relationnel sensoriel de l’enfant ?
Par le Dr Odile Baubin, pédiatre référente d’Enfants en recherche de famille
Il n’y a qu’à se pencher sur nos premières impressions lorsque nous nous trouvons face à une nouvelle personne, sur la façon dont nous pouvons être émus par une voix chaude, troublés par un regard inquisiteur, attirés par une odeur corporelle ou mal à l’aise lors d’une poignée de main « molle ». Ces informations arrivant simultanément, nous en effectuons une sélection que nous gardons pour nous forger notre avis : sympathique ou antipathique ? D’ailleurs, notre vocabulaire reflète bien le rôle de nos sens à cette étape : « il m’a tapé dans l’œil », « je ne le sens pas », « on s’entend à merveille »…
Comprendre comment votre enfant fonctionne
Par nature, les enfants n’ont pas encore déterminé leur canal sensoriel privilégié ; ils emmagasinent toutes les sensations qu’ils perçoivent, agréables ou désagréables, pour s’en faire une « bibliothèque » qui leur servira plus tard. Ceux qui arrivent par adoption ont une histoire souvent difficile, et leur bibliothèque est peu fournie ou pleine de livres d’horreur. Aussi, lorsque vous tentez de créer une relation avec celui ou celle qui devient votre enfant à la minute même où on vous le présente, votre système de connexions ne fonctionne pas comme d’habitude, vous laissant désemparés. Ce sentiment de ne pas arriver à entrer en contact, à créer une relation sereine au quotidien, peut durer, voire réapparaître lors de passages de vie difficiles. Comprendre comment votre enfant fonctionne peut vous permettre de traverser ces moments avec succès et de mettre en place des façons de faire qui vous seront propres.
Des enfants généralement peu stimulés sur le plan sensoriel
Tout d’abord, ces enfants ont souvent été peu stimulés sur le plan sensoriel comme sur d’autres plans ; ils n’ont pas appris à décoder les informations qui arrivent à leur cerveau de façon désordonnée. Pour d’autres dont les sens ont été stimulés de façon inadaptée, il faudra un temps de réadaptation car elles sont associées à des souvenirs douloureux : une oreille qui n’a entendu que des cris ou des bombes, un œil qui a vécu dans la pénombre avec pour seule stimulation les ombres démesurées des adultes, une peau qui n’a connu que les démangeaisons de la gale ou les coups. Certains canaux sensoriels peuvent s’avérer inaccessibles temporairement, et il va vous falloir beaucoup d’imagination et d’adaptation pour changer de stratégie. Si vous ne pouvez pas passer par la porte, tentez la fenêtre !
Besoin d’une approche différente
Le rejet ou l’absence de réponse à votre tentative de contact mérite une réaction différente selon le mode adaptatif de votre enfant.
Pour un enfant hypersensible
L’hypersensible va vite être inondé par les émotions provoquées par vos sollicitations, captant toutes sortes d’informations avec ses cinq sens – votre attitude, votre voix, votre odeur, la façon dont vous le caressez, dont vous le regardez. Tout cela le submerge et lui fait peur. Il aura besoin de moins de stimulations simultanées pour les apprécier et s’y habituer.
Ne parlez pas quand vous le touchez, restez à distance pour lui parler, laissez-lui le temps entre deux sollicitations. Il aura sans doute besoin de découvrir l’une après l’autre, votre odeur, votre voix, votre peau.
Quand l’enfant se met à l’écart
Au contraire, l’enfant qui a pris l’habitude de se mettre à l’écart, de rentrer dans sa coquille devant toute intrusion dans son monde, aura besoin d’une approche différente. Il est probable qu’en ne s’adressant qu’à un seul de ses sens vous n’obteniez pas de réaction.
Il va falloir le surprendre de façon positive pour qu’il accepte de sortir de sa carapace et pour cela, rien de tel qu’une double approche : accompagner le geste de la parole, mimer ce que vous souhaitez faire avec une poupée avant de le tenter avec lui.
Cependant, pour qu’il ne vive pas ces approches comme des agressions, il importe que vous lui laissiez le temps d’accepter cette double intrusion dans sa bulle :
- restez en face de lui lorsque vous lui parlez,
- attendez qu’il vous ait repéré pour continuer, qu’il ait accepté votre contact pour le caresser, qu’il ait compris ce que vous voulez faire pour le faire marcher à vos côtés.
Vous pouvez, par exemple, prendre le temps d’entrer dans sa chambre, de poser une main sur lui pour vous annoncer, d’attendre qu’il vous regarde pour lui parler tout en lui montrant d’un geste ce que vous attendez de lui (par exemple, en commençant à ranger les jouets si c’est votre demande).
Le risque de l’incohérence entre les signaux
Cette prise de contact multi-focal présente cependant le risque de l’incohérence entre les signaux. C’est typiquement le cas quand vous réprimandez un enfant tout en riant de sa bêtise, ou que vous vous extasiez sur « son beau caca » tout en réprimant un haut-le-cœur.
Cet effet « trompe l’œil », s’il est amusant dans un échange sécure, va déstabiliser un enfant insécure et compromettre la relation fragile qui s’installe.
Pensez aussi aux associations qui lui sont agréables pour éviter celles qui le sont moins. Le repas, par exemple :
- certains auront besoin de contact, d’être installés sur les genoux, avec un doudou dans la main, tout en gardant le contact visuel avec leur parent
- d’autres se sentiront plus à l’aise assis sur une petite chaise face à vous et à distance.
Pour la promenade, le fait d’être attaché dans une poussette ou un siège-auto peut être trop difficile pour les uns (souvenirs douloureux liés à la contrainte physique mais aussi besoin de peau à peau, de contact visuel), alors que le portage en kangourou ou en écharpe met les autres mal à l’aise par une trop grande proximité ou l’absence de contact visuel.
Comment savoir quel est le profil sensoriel de notre enfant, et ce qui lui convient ?
S’il sursaute au moindre mouvement, s’il se réveille dès que vous arrivez devant la maison, s’il semble toujours en alerte, s’il a une peau fragile qui réagit au frottement de la couche, présente facilement des rougeurs… il est probablement hypersensible. À l’inverse, s’il ne répond pas quand on l’appelle, s’enferme dans sa bulle au milieu du brouhaha ou s’endort, il fait sans doute partie des enfants qui s’isolent pour ne pas souffrir. Mais ce n’est certes pas aussi caricatural, il est probable que votre enfant présente des périodes plus sensibles et d’autres plus « fermées ».
Observez-le, tâtonnez, et prenez l’habitude d’identifier le canal sensoriel que vous sollicitez en notant la façon dont il réagit, vous pourrez ainsi adapter votre routine à sa sensibilité et favoriser une relation plus sereine.
Et rappelez-vous : devant une réaction négative hypersensible, changez de porte d’entrée et si votre approche ne le touche pas, ouvrez plusieurs portes à la fois.
À lire prochainement sur ce blog
- Le témoignage de Magali : Je te touche, je te vois, je t’entends
Les stimulations en tout genre sont bénéfiques et indispensables au bon développement du bébé. Mais accueillir et accepter l’enfant tel qu’il est, avec son mode de fonctionnement et ses symptômes, lui laisser du temps demande d’être à l’écoute de son enfant et de se faire confiance.
Extrait : « Refus de contact visuel, refus de contact physique, hypervigilance, raideur physique, strabisme impressionnant, eczéma, important reflux, muguet buccal, panique en entendant des voix masculines… tout son corps et tous ses sens semblaient exprimer son mal-être. « Ne vous inquiétez pas trop s’il ne vous regarde pas et n’accepte pas d’être touché, il va avoir besoin de temps », nous avait prévenus Stéphanie, sa référente de la pouponnière, lors de notre rencontre avec notre petit garçon de 6 mois. »
À lire dans la revue Accueil
- Accueil n° 204, « Le développement sensoriel de l’enfant », oct. 2022
Nos cinq sens font partie intégrante de notre personne, liés au cerveau par des connexions et rouages aussi subtils qu’extraordinaires et solidaires. Pour bien fonctionner, pour pouvoir réagir de façon appropriée, [ils doivent] travailler ensemble, explique le docteur Françoise Hallet. Un cerveau bien équilibré […] nourri de nombreuses sensations, fonctionne bien, ajoute-t-elle. Mais chez les enfants adoptés, comment le développement sensoriel s’est-il passé, dans leurs débuts de vie souvent « troublés » ? N’y a-t-il pas eu des sens « privés de sens » ou « surstimulés » ? Quels dysfonctionnements auraient pu survenir ? Comment déceler d’éventuelles carences, puis comment aider à les « réparer » ? Sur quelle compétence sensorielle s’appuyer pour entrer en relation, pour favoriser les apprentissages ?
Accueil n° 215, « Les 1 000 premiers jours de l’adoption », juin 2025
La période qui va du quatrième mois de grossesse jusqu’aux 3 ans de l’enfant est reconnue comme très particulière et déterminante pour la santé de l’enfant par les scientifiques du monde entier. C’est sur ce constat que se sont développées, en France, une réflexion et aujourd’hui une politique d’accompagnement des parents sur les 1 000 premiers jours de l’enfant. Qu’en est-il dans l’adoption ? Quels 1 000 premiers jours seront fondamentaux ? Ceux qui suivront l’arrivée de l’enfant ? Ceux des conditions d’accueil et de l’accompagnement de l’enfant avant son adoption ? Quels sont les enjeux de la première année de l’adoption ?




