Un petit garçon porteur de multiples malformations
Le déploiement d’énergie et de réflexion pour faire évoluer son projet, pour connaître et découvrir l’environnement de certains enfants adoptables en France, nécessite du temps : un temps indispensable pour devenir les parents informés, préparés, et qui correspondent au mieux aux besoins d’un enfant particulier.
Nous avons commencé nos démarches d’adoption en février 2007. Notre projet initial était une fratrie de deux enfants dont l’aîné aurait 4 ans maximum, fille ou garçon, et ethnie indifférente. Au cours des enquêtes, on nous a fait comprendre que l’adoption d’une fratrie de petits était très difficile en termes de délais. Parallèlement, nous avons adhéré à EFA, et nous avons pris conscience des difficultés de l’adoption. Alors notre projet s’est modifié vers un ou deux enfants de 10 mois à 48 mois, avec un écart d’âge de dix-huit mois, tout en acceptant certaines particularités « légères ».
Un cheminement et une réflexion accompagnés
Après avoir obtenu notre agrément, nous avons envoyé notre candidature à plusieurs départements français et plusieurs OAA et, nous avons constitué un dossier au Mali via l’Agence française de l’adoption, seul pays qui acceptait un petit nombre d’années de mariage. Après plusieurs réponses négatives et trois ans d’attente infructueuse au Mali (nous avions signé un engagement exclusif avec ce pays), au cours de l’actualisation de notre agrément, la psychologue a ouvert notre réflexion sur les particularités que nous acceptions et nous a proposé de nous inscrire sur le fichier Siape (base de données destinée aux services sociaux pour trouver les parents les plus adaptés pour les pupilles de l’État)¹. À cette époque, nous acceptions certaines particularités légères, ne nécessitant pas de soins trop importants, l’enfant pouvait présenter une malformation d’un membre (pied-bot, absence d’orteils, malformation appareillable ou opérable), nous acceptions aussi les taches de naissance (y compris sur le visage), certaines atteintes sensorielles (strabisme opérable, légère surdité n’empêchant pas une scolarité normale). Nous excluions les handicaps lourds, les diagnostics incertains et les situations à risque. Notre souhait a toujours été que l’enfant soit autonome dans sa vie d’adulte.
Ensuite, nous avons participé à des réunions d’ERF pour nous aider dans notre cheminement et nos réflexions. Nous avons proposé notre candidature aux Orca², à Médecins du Monde et à ERF. L’OAA Médecins du Monde a refusé de nous accompagner après le questionnaire et le premier entretien mais nous a donné les bases de réflexion via leur questionnaire sur les particularités envisageables ou pas. Avec l’Orca et l’Orcan, nous confirmions tous les ans notre attente, et avec ERF, nous avions des entretiens téléphoniques un fois par trimestre. Ces entretiens avec la coordinatrice nous ont aussi beaucoup aidés pour notamment préciser nos limites et surtout il nous a bien été expliqué ce qu’est être parents d’un enfant à particularité (disponibilité, pas d’angélisme…).
En 2013, ERF nous a proposé de réfléchir à l’adoption une enfant qui allait avoir 5 ans. Nous étions en train de renouveler notre agrément, nous en avons profité pour demander une extension concernant l’âge (jusqu’à 72 mois). Malheureusement, nous n’avons pas été retenus et nous avons continué de cheminer avec ERF. En 2015, nous avons voulu modifier notre agrément en précisant toutes les particularités que nous acceptions dorénavant ainsi que la limite d’âge de l’enfant (jusqu’à 8 ans). La psychologue et l’assistante sociale qui nous suivaient n’étaient plus dans le service. Avec la nouvelle équipe de l’Ase, nous avons redéfini nos limites.
Des incertitudes de développement, d’apprentissage, et d’autonomie
Début décembre 2015, nous recevons un appel de l’éducatrice qui suit notre dossier, elle souhaite nous rencontrer pour nous parler du dossier d’un enfant pupille de l’État. Lors de ce rendez-vous, elle nous présente donc le dossier médical d’un enfant de 4 ans présentant de multiples malformations dues à une suspicion de syndrome d’alcoolisation fœtale (Saf). Il est sourd, mais tout de même dans le langage grâce à un implant cochléaire ; il marche depuis un an (donc vers 3 ans), la propreté est en cours d’apprentissage.
Mais l’éducatrice nous a affirmé que cet enfant faisait et avait fait beaucoup de progrès, qu’il avait un retard d’environ deux ans. Ensuite, elle nous a proposé de rencontrer un médecin de PMI et le pédiatre du Camps qui le suivait depuis sa naissance, de manière à nous aider dans notre décision d’adopter ou pas cet enfant. Nous étions très réticents par rapport au Saf en raison des nombreuses incertitudes de développement, d’apprentissage et d’autonomie. Nous avons contacté aussi l’association Vivre avec le Saf. On nous a expliqué que si le Saf est détecté très tôt et donc pris en charge par de nombreux professionnels (psychomotricien, kiné…), son évolution va dans le bon sens et atténue les handicaps ou les difficultés.
Nous avons beaucoup réfléchi et essayé de nous projeter comme parents de cet enfant. Nous avons constaté qu’il avait bénéficié d’un important suivi, mais comment gérer tout cela au quotidien ? Toutefois, nous étions rassurés parce que les diagnostics étaient posés, et notre fils ne pouvait qu’évoluer favorablement. Son dossier médical était complet, nous connaissions toutes ses pathologies ainsi que les divers spécialistes à consulter. Cardiologue : une fois par an ; ophtalmo : deux fois par an ; pédiatre ; audioprothésiste ; orthophoniste ; ORL ; podologue…
Fin décembre, nous avons donné notre réponse au service de l’Ase, nous acceptions qu’il présente notre candidature au prochain Conseil de famille qui devait se tenir en février.
Notre fils était prêt, il attendait ses parents
Le 20 février, nous avons reçu l’appel du service pour nous annoncer que nous étions les parents d’un petit garçon. Lors du rendez-vous, huit jours plus tard, nous avons apporté un petit album photos de nous, de nos proches et des animaux de la maison. En échange, nous avons reçu une photo de notre fils et nous avons appris qu’il s’appelait Alain. Nous l’avons rencontré le lundi 5 mars dans les bureaux de l’Ase du département. Il nous a tout de suite appelés Papa et Maman, il a fallu environ une heure pour que l’on s’apprivoise au travers des jeux, de la lecture… Nous l’avons revu le mardi, nous sommes allés nous promener, le mercredi après-midi, il est venu à la maison, le jeudi nous l’avons vu chez sa famille d’accueil, et le vendredi soir il venait dormir à la maison. Il a passé le week-end dans sa famille d’accueil, nous l’avons revu le lundi après l’école et le mardi 16 mars, il est arrivé définitivement à la maison. On nous avait dit qu’il fallait aller au rythme de l’enfant, cela aurait pu prendre deux à trois semaines, mais Alain était prêt, il attendait ses parents. Il a prouvé à tout le monde qu’il voulait une famille, un papa et une maman. Depuis qu’il est avec nous, il ne fait que des progrès : langage, socialisation (il est toujours solitaire dans le jeu, mais il va vers les autres), école, bonne évolution au niveau médical. Tous les voyants sont au vert ! Bien que nous sachions pertinemment qu’il y aura des limites dans ses acquisitions, dues aux malformations.
« Maman » a repris le travail à temps plein, Alain va à l’école (grande section) en journée complète, avec une AVS (auxiliaire de vie scolaire) et des prises en charge sur le temps scolaire : orthophonie (trois heures par semaine), psychomotricité (une heure par semaine) et suivi psychologique (une heure par semaine), transport en taxi le matin et le soir, et nourrice le soir une heure. Il faut savoir se rendre disponible pour les rendez-vous, nous nous arrangeons (nos patrons sont conciliants). Mais ce n’est que du bonheur quand il nous prend dans ses bras et qu’il dit : Papa, Maman, Alain, tous les trois dans la famille pour toujours ! Des petits riens le rendent heureux.
Il est important de ne jamais perdre espoir, de se donner des limites et ne pas aller au-delà, se renseigner sur les pathologies que l’on envisage ou pas pour notre enfant, rencontrer des personnes qui vivent avec ces pathologies (ou profiter des témoignages d’ERF ou EFA pour comprendre et vivre avec les particularités), savoir être patient, prendre le temps de la réflexion, et savoir dire non. Grâce à leurs réunions ou échanges, les correspondants d’ERF nous ont enrichis et permis de cheminer. Nous avons été accompagnés par notre médecin de famille qui nous a éclairés sur certaines pathologies.
1 Service qui n’a jamais été réellement opérationnel et qui n’existe plus.
2 Organisation régionale de concertation sur l’adoption : structures spécialisées dans l’adoption d’enfants à besoins spécifiques (Normandie et Est) qui n’existent plus.