Après le droit d’accès aux origines, le droit à l’oubli des origines ?
La place de l’histoire de l’enfant adopté
Après le droit d’accès aux origines, le droit à l’oubli ? N’est-ce pas paradoxal ?
Sandrine Dekens nous explique qu’après l’excès qui a conduit, pendant des années, les parents à dénier l’histoire de l’enfant ou à la taire, il semble que le risque actuel soit que l’histoire passée devienne omniprésente et fasse finalement obstacle au sentiment d’appartenance de l’enfant. Or Il est nécessaire de savoir pour… pouvoir oublier (ce qui ne veut pas dire « ignorer »). Connaître son histoire et son passé n’a d’intérêt que pour s’en libérer, pour pouvoir investir pleinement son énergie psychique dans la construction de son avenir.
Par Sandrine Dekens, psychologue, coordinatrice d’Enfants en recherche de famille
Le secret : une norme jusqu’aux années 1980
En France, le dispositif de l’adoption a été dominé, pendant une première longue période, par l’entretien d’un secret autour des origines de l’enfant adopté. Cette norme du secret donnait forme aux pratiques de l’État français (adoption plénière effaçant la filiation première, naissance « sous le secret » sans garantie d’accès au dossier et à l’identité des parents de naissance, etc.). Par conséquent, les pratiques parentales qui en découlaient s’inscrivaient dans cette logique du secret. Ainsi, jusque dans les années 1980, il était présenté comme souhaitable que l’enfant ne sache rien sur ses origines, voire qu’il ignore tout de son adoption, afin de lui épargner des souffrances et lui permettre de s’intégrer pleinement dans sa famille.
La norme du secret battue en brèche et l’établissement du droit d’accès aux origines
Dans le courant des années 1990, cette norme du secret va être remise en cause. Deux mouvements montent en puissance et amènent le dispositif de l’adoption en France à modifier son rapport aux origines de l’enfant :
- D’une part, les personnes adoptées devenues adultes expriment dans l’espace public une « souffrance des origines1 », difficulté spécifique à se construire dans l’ignorance de leur histoire antérieure.
- D’autre part, dans la même période, la psychologie et la psychanalyse s’intéressent davantage à la famille, aux liens transgénérationnels, aux traumatismes psychiques et à leur transmission, pour finalement produire le concept de « secret de famille2», auquel est associé un poids psychique dans l’inconscient, susceptible d’avoir des conséquences psychopathologiques. Il devient bénéfique, voire nécessaire, de savoir, de connaître son histoire pour mieux s’en libérer3.
Ces mutations des savoirs, étayées par les témoignages et la clinique, transforment les pratiques sociales et finalement la loi, qui établit en 2002 un droit d’accès aux origines personnelles avec la création du Cnaop (Conseil national d’accès aux origines personnelles), donnant la possibilité aux personnes nées sous le secret de connaître l’identité de leurs parents de naissance (si ceux-ci autorisent cette levée du secret), d’obtenir des renseignements non identifiants sur les circonstances de l’abandon, et de consulter plus facilement leur dossier à l’Aide sociale à l’enfance.
Ces changements dans l’ethos4 de l’adoption se sont accompagnés de nombreux débats dans l’espace public et ont été largement diffusés dans la société à travers les médias, le monde associatif, également via les pratiques professionnelles comme les entretiens d’agrément avec les postulants. Passé le tournant des années 2000, le secret a mauvaise presse.
Parler à l’enfant de son histoire, mais quand, comment et pour lui dire quoi ?
Soucieux d’être de bons parents, les adoptants savent qu’il est souhaitable de ne pas entretenir de secret auprès de l’enfant, tant sur ses origines que sur son histoire de vie. Dans les enquêtes d’agrément, les postulants se déclarent presque unanimement prêts à accompagner leur futur enfant sur les chemins de ses origines. Les choses se compliquent dans la pratique de la parentalité.
Une bonne volonté parentale mêlée au désarroi
L’animation de groupes de parole de parents adoptants est un observatoire de la manière dont la bonne volonté parentale se mêle au désarroi. Il faut parler à l’enfant, certes, puisque c’est pour son bien. Mais quand, comment, pour lui dire quoi exactement ?
Pour beaucoup de parents, parler de son histoire à l’enfant est un comportement socialement prescrit qu’ils peinent à habiter, tant il ne suffit pas, dans ce domaine délicat, de se conformer à une norme. Parler à l’enfant de son histoire est vécu comme une nécessité externe (parfois très en contradiction avec ce qui est ressenti dans le for intérieur), cela fait désormais partie des « missions parentales ». Lorsque cette nécessité est mal comprise ou mal vécue, elle donne lieu à des excès et à des attitudes parentales plaquées qui interrogent. Après l’excès de secret, nous sommes à l’ère d’un envahissement de l’espace psychique de l’enfant par des éléments de l’origine rendus omniprésents dans le discours parental et la vie quotidienne.
Communiquer entre parents et enfants sur l’histoire antérieure à l’adoption
Communiquer entre parents et enfants sur l’histoire antérieure à l’adoption est une nécessité à la fois ponctuelle et continue pendant toute la vie. Il ne s’agit pas de « tout balancer » à l’enfant et de lui révéler en quelques phrases, à un âge précoce et au détour d’une question, l’intégralité de son dossier personnel et des informations dont le parent dispose, pour ne jamais y revenir par la suite. Il ne s’agit pas non plus de se débarrasser au plus tôt d’un devoir parental pénible et, ce faisant, de garantir que l’enfant ne rencontrera aucune difficulté d’apprentissage ou psychologique. Il ne s’agit pas pour l’enfant d’accéder précocement à son dossier, ce qui n’a de sens que lorsqu’il s’agit d’une démarche accompagnée par un professionnel, dans une perspective thérapeutique et à un âge avancé, parfois à l’adolescence, souvent plus tard à l’âge adulte.
Il ne s’agit pas non plus de se dédouaner en « mettant à la disposition » de l’enfant des éléments d’histoire fétichisés (posters de photos, albums-doudous, objets réalisés à partir d’éléments hétérogènes provenant de l’histoire et du pays d’origine) avec lesquels il se retrouve seul, sans parole. Permettre à l’enfant de connaître son histoire personnelle, ce n’est pas parler du pays d’origine tous les jours, et maintenir l’histoire omniprésente à travers des pratiques culturelles telles que la cuisine, les danses folkloriques du pays d’origine, les cours de langue pour conserver la langue maternelle. Ni entretenir avec force souvenirs, albums photos, vidéos ou autres supports, l’intégralité de la vie antérieure et de ses figures d’attachement. Pour le dire autrement, « la jolie maman guatémaltèque » de l’enfant doit pouvoir suffisamment s’estomper dans son imaginaire, pour laisser de la place à la « maman du quotidien ».
Le risque actuel est que l’histoire passée soit omniprésente
Après l’excès qui a conduit les parents à dénier l’histoire de l’enfant, à la taire de manière complètement scellée, il semble que le risque actuel soit que l’histoire passée devienne omniprésente, qu’elle maintienne chez l’enfant le sentiment d’une grande altérité dans sa famille et fasse finalement obstacle à son sentiment d’appartenance. Cette omniprésence de l’histoire peut être vécue en contradiction avec le projet d’adoption plénière qui semble marquer le projet parental d’un désir de construire du nouveau. De manière surprenante, elle est susceptible de construire une problématique identitaire conflictuelle, au même titre que le secret.
Savoir, mais pour en faire quoi ?
Du point de vue psychologique, il faut connaître son histoire car, sinon, il existe toujours une part intérieure de soi qui s’efforce de remplir le vide. La préoccupation intérieure n’est pas forcément consciente, mais une partie de l’énergie psychique de la personne est investie vers le passé, ce qui réduit ses ressources et peut se traduire par des difficultés d’apprentissage à l’école, ou, pour d’autres, par un envahissement de l’espace psychique par la question des origines5.
Pour autant, une fois que l’on sait, rien n’est résolu. Le savoir n’est pas une fin en soi et ne constitue aucune garantie de bien-être psychique6. Alors, quel est l’intérêt dans ce cas, direz-vous ? Il est nécessaire de savoir pour pouvoir oublier. Connaître – autant que possible – son histoire et son passé n’a d’intérêt que pour s’en libérer, pour pouvoir investir pleinement son énergie psychique dans la construction de son avenir. Voilà pourquoi je veux défendre aujourd’hui, pour les enfants adoptés, un droit à l’oubli de leurs origines. Oublier n’est pas ignorer, c’est avoir su, pouvoir se remémorer librement, sélectionner et recomposer ses souvenirs pour pouvoir avancer. L’omniprésence du passé entrave, au même titre que son ignorance.
Notes
1 Voir, par exemple, la tribune « Écoutez le cri des adoptés », parue le 30 janvier 1996 dans Libération.
2 On peut citer parmi d’autres Nos secrets de famille de Serge Tisseron, Ramsay, 1999.
3 Serge Tisseron défend l’idée que le secret de famille empêche la performance scolaire.
4 En sociologie, l’ethos est un ensemble de principes et de normes morales qui régit les activités des acteurs et organise leurs pratiques, leurs manières d’être coutumières, leurs habitudes.
5 Voir le récit – édifiant sur cette question – de A. M. Homes, Le sens de la famille, Actes Sud, 2009. Plus l’auteure avance dans sa quête, plus elle est envahie psychiquement par un besoin de savoir, initialement imposé par une volonté extérieure, et qui se fait de plus en plus exigeant et inextinguible.
6 Autre livre qui intéresse aussi le rapport à son histoire antérieure : Jeanette Winterson, Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? L’Olivier, 2012. L’auteure, adoptée, pense trouver une forme d’apaisement en retrouvant sa mère de naissance et s’aperçoit que « sa vraie mère » reste malgré tout celle qu’elle a imaginée.
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La revue Accueil
- Accueil n° 165, « L’histoire de l’enfant avant l’adoption », décembre 2012
La mémoire est un univers mystérieux où se stockent et se mêlent données, émotions, sensations. Les traces extérieures matérielles (objets, photos), les récits, prolongent ou entretiennent le travail de la mémoire, la refaçonnent, la contredisent parfois. Dans le cadre de l’adoption, les traces sont parfois énigmatiques, souvent lacunaires. Les articles et les témoignages réunis ici proposent des éclairages depuis des perspectives différentes pour tenter de mieux comprendre et accompagner, pour savoir repérer les points de fragilité mais aussi de force dans les rapports des uns et des autres à ces histoires. Pour les enfants, le droit de savoir s’accompagne du droit d’oublier.





