Quels parents pour les enfants adoptables ?
Avec quelles capacités à sécuriser l’enfant ?
Le nombre d’enfants pupilles de l’État a plus doublé en dix ans et les enfants accédant au statut de pupille ont aujourd’hui majoritairement plus de 6 ans. Par ailleurs, les enfants adoptés à l’international sont aussi beaucoup plus grands. Les enfants adoptables sont ainsi globalement plus âgés qu’auparavant et ont des parcours de vie plus complexes. Des vécus et une réalité qui viennent interroger le style d’attachement des parents eux-mêmes, leur propre base de sécurité et les compétences parentales sollicitées, donc leurs capacités à sécuriser l’enfant.
par Anne Perot, psychologue, psychothérapeute
La vie de l’enfant
Trois phases dans le parcours de vie avant l’adoption
Chaque enfant potentiellement adoptable a un parcours de vie unique mais qui se compose en général de trois phases : la gestation, la vie dans la famille biologique, la vie pendant le placement. Cette dernière phase pouvant être entrecoupée par des retours au domicile familial.
Les risques de la prénatalité
La prénatalité n’est pas toujours exempte de traumatismes physiologiques qu’ils soient liés à une maladie gestationnelle impliquant une prématurité ou une altération du développement du fœtus ; à des prises de toxiques (alcool, drogues…) ; à une malnutrition ; ou aux conséquences du stress psychique de la mère.
Certains enfants sont pris en charge par les services de la protection de l’enfance immédiatement après leur naissance, d’autres vont vivre plusieurs mois ou plusieurs années dans leur famille biologique et seront ensuite placés après un constat de négligence et/ou de maltraitance.
L’institutionnalisation : un facteur de risque majeur d’insécurité et de désorganisation
Quitter ses parents, sa fratrie, ses amis, les professionnels…
Même si le placement intervient pour protéger l’enfant, le système institutionnel ne sera souvent pas aussi protecteur que le serait la vie d’un enfant chez des parents compétents. Les déchirements qu’il pourra ressentir en quittant ses parents, sa fratrie, ses amis mais aussi les professionnels qui s’occupent de lui représenteront de véritables traumatismes. Dans le meilleur des cas, l’enfant vivra dans une seule famille d’accueil qui pourra lui apporter la sécurité et l’amour dont il aura besoin. Dans d’autres cas, les lieux de placement se succèderont et pour certains enfants, les institutions seront leurs seuls lieux de vie.
Une rupture anormale dans la vie d’un enfant
On considère désormais qu’une institutionnalisation de plus de six mois est un facteur de risque majeur d’insécurité et de désorganisation1 ; et pour les enfants de moins de 2 ans, plus de deux mois passés en institution sont délétères. De plus, tout changement de groupe (dans une même institution) et donc de chambre, de copains, de professionnels référents est aussi une rupture anormale dans la vie d’un enfant, tout comme la perte de ses camarades – parce qu’ils quittent la famille d’accueil ou l’institution – est une expérience traumatisante.
L’incertitude de son devenir
Avant que l’enfant placé devienne pupille de l’État, sa situation est revue tous les six mois, tous les ans ou deux ans par le juge : à chaque fois, l’incertitude quant au retour ou non dans sa famille, à l’organisation des rencontres… ne permettent pas à l’enfant de « se poser » comme un enfant lambda. Durant cette période, le contact avec les parents biologiques peut être douloureux, même traumatique : déchirement d’être séparé, attente du parent qui ne vient pas aux visites médiatisées, mise en présence de son agresseur…
Les enfants « parentalisés »
Certains enfants ont été « parentalisés » dans leur famille, l’inquiétude du devenir de leurs parents et/ou de leur fratrie sans leur présence pour les soutenir peut être majeure. D’autres traumatismes peuvent s’ajouter : hospitalisations sans être accompagné, changements de lieu de vie en urgence… À cela se rajoute le délitement des services de l’Aide sociale à l’enfance dont les dysfonctionnements ne favorisent pas la stabilité et la sécurité des professionnels qui prennent en charge ces enfants et contribuent à l’insécurité de ces derniers.
Les styles d’attachement
Une sur-représentation d’un attachement désorganisé
Dans la population générale, on estime qu’environ les deux tiers des enfants sont sécures, un quart insécures et 15 % sont considérés comme désorganisés (Van IJzendoorn & al., 1999). Concernant les enfants qui arrivent en adoption, les études soulignent une sur-représentation des enfants désorganisés (aux alentours de 35 %) et une sous-représentation des enfants sécures (10 à 15 %)1. Il faut noter que cette classification est arbitraire puisqu’il s’agit d’un continuum : chaque individu peut être plus ou moins sécure ou insécure, plus ou moins désorganisé.
Dans les adoptions précoces
Lors des adoptions précoces (avant 12 mois), la plupart des enfants vont construire leur style d’attachement sur celui de leurs parents adoptifs (Van IJzendoorn & al., 2006), cependant certains vécus préadoptifs – même avant 12 mois – peuvent influencer négativement les compétences émotionnelles (O’Connor & al., 2000). Concernant les adoptions tardives (après 12 mois), l’histoire de l’enfant aura un impact à long terme sur la qualité de son attachement2.
Les conséquences pour l’enfant
Des comportements parfois complexes à interpréter
Ces parcours de vie peuvent entraîner des troubles du comportement : agressivité, opposition et provocation, mensonges, vols et manipulation2. Ces comportements peuvent être complexes à interpréter : d’un côté, ils sont difficiles à vivre pour l’autre, provoquent du rejet ; de l’autre, ces comportements d’insécurité nécessitent empathie et approche douce de l’enfant pour le rassurer. Enfin, nombre d’enfants présentent un décalage entre leur âge réel et leur âge émotionnel2. Ils ne ressemblent donc pas aux enfants côtoyés habituellement. La colère et la tristesse peuvent les submerger et le caregiver (l’adulte qui prend soin) doit être présent pour accueillir leurs émotions et leur apprendre à les réguler en étant une base de sécurité.
Lors de stress majeurs, l’enfant reprendra son style d’attachement premier
Grâce à la prise en charge d’une seule famille d’accueil de qualité, certains enfants très insécures au début de leur vie peuvent développer ensuite un style d’attachement nettement moins insécure, voire sécure. Il est toutefois important de garder à l’esprit que lors de stress majeurs, l’enfant reprendra son style d’attachement premier, donc plus insécure voire désorganisé. Or, quitter son lieu de vie, l’ensemble de ses proches (amis, professionnels) pour intégrer une famille adoptive est un choc traumatique qui présente toutes les caractéristiques d’un événement qui ramène l’enfant à son style d’attachement premier.
L’accueil des enfants adoptés
Un enfant qui a développé ou développe un style sécure, qui a subi très peu de traumatismes et a été accompagné dans ceux-ci, aura besoin de parents qui prennent en compte sa spécificité d’enfant adopté, qui a connu une rupture avec ses parents biologiques. Cependant, un enfant très insécure voire désorganisé aura besoin, lui, de parents qui peuvent accompagner non seulement la spécificité de l’adoption mais aussi des comportements et développements particuliers liés à son vécu et à sa manière spécifique d’interpréter ce qu’il est, les autres et le monde (ses modèles internes opérants). Selon Schofield et Beek2, cinq dimensions doivent être mises en œuvre par les parents pour sécuriser l’enfant qui arrive en adoption.
La disponibilité
La disponibilité amène l’enfant à avoir confiance en l’autre. La disponibilité physique et psychique du parent rassure l’enfant sur le fait qu’en cas de besoin, son parent sera toujours là pour le protéger. Cela va lui permettre d’oser explorer le monde, lui-même et les autres.
La sensibilité du parent
La sensibilité du parent va permettre à l’enfant d’apprendre à contrôler ses sentiments et ses comportements. En comprenant les ressentis et besoins de son enfant mais aussi les siens, le parent peut les prendre en compte et les exprimer à l’enfant de manière adaptée ; ce dernier va donc pouvoir comprendre ce qui se passe en lui mais aussi réaliser que l’autre est différent.
L’estime et l’acceptation inconditionnelles de l’enfant
L’estime et l’acceptation inconditionnelles de l’enfant par les parents va lui permettre de construire son estime de soi en constatant qu’il est accepté dans toutes ses dimensions, ses points forts comme ses difficultés et qu’il sera aimé tel qu’il est.
Coopérer avec l’enfant
La coopération du parent avec l’enfant va développer son sentiment d’efficacité et de compétence : l’enfant sera validé dans le fait qu’il a le droit, en tant qu’être autonome, d’avoir des désirs, des sentiments et des objectifs et qu’il peut coopérer avec l’autre pour que ceux-ci soient pris en compte.
Considérer l’enfant comme son enfant
La dernière dimension est la capacité du parent à considérer l’enfant comme son enfant et comme un membre de la famille et de la famille élargie au même titre que les autres, tout en reconnaissant sa double appartenance : à sa famille biologique et à sa famille adoptive.
Faire face à ses propres limites en tant que parents
Les parents eux-mêmes, en tant qu’adultes, ont leur propre style d’attachement plus ou moins sécure, et, tout comme les enfants, ils peuvent revenir à leur style premier à l’occasion de stress très importants. Or, plus leur attachement est insécure, moins ils peuvent faire face aux émotions déplaisantes et activer leurs autres systèmes tels que :
- le caregiving qui permet de prendre soin des autres ;
- l’exploration pour aller voir ce qui se passe en soi, chez les autres, dans le monde, tester des comportements, apprendre…
- la mentalisation qui rend capables d’analyser les situations en fonction de son ressenti mais aussi au travers des yeux de l’autre.
Des émotions qui submergent les parents
Les études montrent que, dans un premier temps, la famille qui accueille l’enfant va adopter, comme en écho, le style d’attachement de l’enfant lui-même (Dozier, 2002) et donc un attachement très insécure, voire désorganisé. Cette insécurité ou cette désorganisation inconnue du parent peut être, elle-même, une source de stress intense car le parent ne se reconnaît plus. Le comportement de leurs enfants, leurs émotions violentes peuvent submerger les parents, et la honte et la culpabilité les envahir2. Moins bien gérer ses émotions déplaisantes, ne pas pouvoir activer correctement ces trois fonctions (caregiving, exploration, mentalisation), c’est ne pas répondre aux besoins de son enfant et par là contribuer à son insécurité.
Retrouver sa propre sécurité pour sécuriser son enfant
Retrouver sa sécurité est alors fondamental pour soutenir son enfant et les parents doivent alors avoir les capacités de répondre à leurs besoins d’attachement. Plus leur sécurité intrinsèque est grande, plus ils pourront gérer toutes ces situations stressantes facilement et donc accompagner leur enfant vers plus de sécurité en lui procurant un caregiving adéquat (répondre à sa détresse tout en soutenant son exploration). Tout cela en faisant fonctionner leurs capacités de mentalisation pour comprendre le vécu de leur enfant et d’exploration afin d’être créatifs dans les réponses à lui donner.
Des compétences nécessaires pour accompagner les enfants insécures, voire désorganisés
Savoir demander de l’aide
Les premières sont la capacité à demander de l’aide tout en n’étant pas dépendant de l’autre à tout prix, les capacités à chercher du soutien social et, dans les couples, à se soutenir l’un l’autre2. Être capable de demander de l’aide, c’est accepter de ne pas être tout-puissant (et donc pas parfait !), c’est aussi estimer que d’autres peuvent être là et sont en capacité de faire quelque chose pour soi. Inversement, ne pas être dépendant de l’autre, c’est connaître ses propres capacités à résoudre les problèmes et savoir que même si nous ne sommes pas « accrochés » à l’autre, celui-ci ne nous oubliera pas pour autant et sera présent quand le besoin s’en fera sentir.
Savoir se questionner et se remettre en question
Des capacités de questionnement et de remise en question sont importantes pour comprendre l’enfant et ses comportements mais aussi nos propres émotions, réactions et comportements face à cet enfant. La flexibilité et l’adaptabilité constantes sont de grandes qualités qui aident la famille. L’optimisme et la tolérance à l’incertitude sont des piliers pour avancer avec un enfant insécure. Tout cela nécessite une confiance en soi de bonne qualité.
Solidité, sécurité, confiance en soi…
L’envie d’accompagner un enfant « cabossé », d’être à ses côtés pour lui permettre d’aller au plus loin de ses possibilités et non aux buts que l’on s’est fixés pour lui est primordial. Les parents ne sont pas les sauveurs de leur enfant, mais sa base de sécurité, son refuge. Plus l’enfant sera insécure, voire désorganisé, plus le parent devra être solide, sécure, avoir des bases de sécurité fiables, une confiance en lui de qualité (ni trop ni trop peu), chercher de l’aide et l’accepter. S’orienter vers un projet d’adoption d’enfant dont l’insécurité est majeure, c’est aussi prendre le temps de se former et de comprendre le fonctionnement – qui peut être paradoxal – de ces enfants.
Bien estimer ses besoins, ses limites et ses capacités
Avoir déjà une bonne idée de ses propres besoins, envies, limites et capacités, c’est mettre toutes les chances de son côté pour une vie de famille pas toujours facile mais heureuse et sans regrets. [L’accueil de l’enfant] est rarement simple, et les parents doivent savoir que c’est normal de ne pas savoir, normal de ressentir de l’incertitude, de l’anxiété ou de la colère, mais qu’il est essentiel de partager ces sentiments avec une personne de soutien sans éprouver pour autant un sentiment d’échec2.
La nécessité de soutenir les parents
L’adoption d’enfants qui ont des besoins importants est possible par des parents le plus sécures possible.
Être accompagné
Cependant, ils ne peuvent que rarement arriver au meilleur de l’accompagnement de leur enfant s’ils ne sont pas eux-mêmes accompagnés par des professionnels de l’Aide sociale à l’enfance qui connaissent les besoins de ces enfants et des parents, sont empathiques et soutenants avec les parents, et ce quels que soient leurs qualités et leurs défauts. Cette aide ne peut être efficace que si les liens entre parents et professionnels se sont créés avant l’arrivée de l’enfant1. Mais ces professionnels doivent pouvoir compter sur une direction qui, elle-même, sera une base de sécurité pour eux. Hiérarchie qui pourra entendre leurs difficultés, les accompagner, les former et les rassurer.
Sécuriser les parents
L’accompagnement par d’autres professionnels qui connaissent l’adoption permet aussi de sécuriser les parents pour qu’à leur tour, ils sécurisent leurs enfants. Enfin, le soutien entre pairs est essentiel : on n’est jamais aussi bien compris que par quelqu’un qui vit ou a vécu une situation similaire.
1 N. Guédeney, A. Guédeney et S. Terano, L’attachement : approche clinique et thérapeutique, Elsevier Masson, 2021
2 G. Schofield et M. Beek, Guide de l’attachement en familles d’accueil et adoptives, Elsevier Masson, 2011
À lire sur ce blog
- Sandrine Dekens, Les besoins psychoaffectifs des enfants pupilles
- Anne Ferran-Vermot, « Maltraitance et négligence : du temps et des soins »
- Dr Odile Baubin, Carences affectives : conséquences ?
À lire
- Dr Anne Raynaud, La sécurité émotionnelle de l’enfant, Marabout, 2025
Crises de colère incontrôlables, réveils nocturnes incessants, comportements d’opposition et agressivité… les parents recherchent souvent des réponses afin que leur enfant se construise sereinement. Mais il est, selon Anne Reynaud, un besoin fondamental, un pré-requis sans lequel cette construction ne peut se faire que difficilement : la sécurité émotionnelle.
- Le cercle de sécurité, Réseau québécois de l’association canadienne pour la santé mentale
Une « boîte à outils », très accessible qui donne à voir l’importance de sécuriser l’enfant, illustrée par le cercle de sécurité.
- Accueil n° 212, « L’attachement côté adulte », octobre 2024
Dans un article de ce dossier, Johanne Lemieux nous rappelle que dans les situations de difficultés, d’échecs ou de ruptures, le fait qu’un des parents ou les deux présentent un style d’attachement insécurisé est un grand facteur de risques. Toutefois, posséder un style d’attachement sécurisé n’est pas une garantie de succès dans la construction d’une relation adoptive parent-enfant, tout comme posséder un style d’attachement insécurisé n’est pas un gage d’échec non plus. Ce numéro d’Accueil s’intéresse de près à cette question et à la nécessité, pour les parents et futurs parents, de mieux connaître et de mieux comprendre de leurs propres mécanismes…
À voir
- Le cercle de sécurité parental : entretien avec la professeure Claud Bisaillon, Institut de la parentalité, janvier 2021
Dans un échange avec le Dr Anne Raynaud, fondatrice de l’institut de la parentalité, Claud Bisaillon, psychologue clinicienne et professeure agrégée à l’Université de Sherbrooke, partage son expérience autour de l’attachement et du cercle de sécurité parental, programme d’intervention précoce basé sur l’attachement.
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