Intégrer l’histoire de son enfant
Parents par adoption : responsables de l’avenir, dépositaires du passé
Un des processus décisifs de la parentalité adoptive est la capacité à faire entrer l’enfant dans l’histoire familiale et le passé de chacun, et à intégrer l’histoire de son enfant. Ceci afin que les parents la lui transmettent, revivent leur histoire à travers lui, qui pourra ainsi se l’approprier pour mieux s’en détacher. Travail parfois mis à mal par l’envahissement de questions auxquelles les parents n’ont plus de réponses susceptibles de satisfaire leur enfant. Parents et enfant ont alors besoin d’être aidés.
Par Françoise Vallée, psychologue clinicienne
Faciliter le travail d’élaboration conjointe de leur histoire
Un des processus décisifs de la parentalité adoptive est la capacité à faire entrer l’enfant dans l’histoire familiale et le passé de chacun, et, pour les parents, à intérioriser l’histoire de leur enfant afin de la lui transmettre. C’est, pour les parents, revivre leur histoire à travers leur enfant afin qu’il se l’approprie pour mieux s’en détacher.
De là découle la capacité à investir l’enfant comme porteur d’un mandat transgénérationnel fondé sur le « maillage » (Lebovici) du narcissisme parental et de la construction du soi de l’enfant. Quelquefois, ce travail de « maillage », qui se fait progressivement, est mis à mal par l’envahissement de questions auxquelles les parents n’ont plus de réponses susceptibles de satisfaire leur enfant.
Parents et enfant ont alors besoin d’être aidés, soutenus, pour faciliter ce travail d’élaboration conjointe, de co-construction de leur histoire.
Les questions de Pierre
Pierre a 8 ans lorsque je le reçois avec ses parents – après les avoir rencontrés et écoutés seuls au sujet de ce qui leur faisait problème.
Nous convenons ensemble de sortir le dossier de Pierre des archives pour les rassurer sur ce qu’ils ont pu lui dire, sur les éléments de l’histoire de naissance dont ils se souvenaient.
Depuis l’âge de 4 ans, Pierre ressasse toujours les mêmes questions sur ses parents de naissance. Je demande aux parents si Pierre peut écrire ses questions afin de lui permettre de commencer à faire seul, ou avec ses parents, ce travail d’élaboration, de mise en mots de son histoire, de la représentation qu’il se fait, à ce moment-là, de ses parents de naissance.
Voici les 9 questions écrites par Pierre :
- Comment est leur visage ?
- Quel âge ont-ils ?
- Quels métiers font-ils ?
- Est-ce qu’ils sont séparés ?
- Ont-ils des nouveaux enfants ?
- Où habitent-ils ?
- Comment s’appellent-ils ?
- Pourquoi m’ont-ils laissé ?
- A-t-elle laissé un mot pour moi ?
Ce récit ne semblait pas faire « histoire » pour l’enfant
Au début de l’entretien, Pierre dit qu’il ne connaît rien de son histoire, qu’il ne se rappelle rien, si ce n’est de la chambre de la pouponnière qu’il a visitée récemment. Pourtant, ses parents lui ont parlé depuis toujours de ce qu’ils savaient de son histoire avec les quelques éléments du dossier qu’ils avaient retenus. Ce récit, dit et répété, sur son histoire de naissance ne semblait pas faire « histoire » pour l’enfant.
Avant de répondre à ses questions, nous allons d’abord :
- écouter l’enfant : qu’a-t-il à nous dire ?
- faire émerger les représentations imaginaires, qu’il s’est créées dans sa tête, de ses parents de naissance,
- repérer où il en est de sa construction psychique et de sa maturité psychique,
- savoir quels sont ses besoins actuels,
- identifier la force des liens d’attachement avec ses parents présents, son ancrage dans sa famille.
Tous ces préalables sont importants pour ne pas aller au-delà de ce que l’enfant est en capacité d’entendre, de comprendre et pour faciliter cette élaboration.
Un travail de nouage de filiation
C’est en dessinant ses parents de naissance que Pierre pourra mettre de l’ordre dans ses pensées, mettre des mots sur son histoire de naissance, et se sentir sujet de cette histoire.
Comment est leur visage ?
Cette première question est certainement très importante pour Pierre dans sa quête identitaire. On peut entendre de manière implicite ces autres questions qui se déclinent : À qui je ressemble ? À qui j’appartiens ? De qui suis-je né ? Je voudrais les voir.
Avec les éléments du dossier, Pierre va se représenter, de façon imaginaire, des visages. Mais en même temps, il va réaliser que ses parents de naissance ont des aspects de ressemblance avec ses parents ici présents (cela vaut aussi pour les enfants venus de l’étranger), autour de la couleur des yeux et des cheveux, de leur taille. Il va progressivement prendre conscience qu’il a des origines étrangères par ses parents de naissance mais aussi des origines bretonnes par ses parents adoptifs. C’est, pour lui, comme une révélation.
On perçoit clairement qu’il s’agit d’un travail de nouage de filiation qui va s’opérer, ce qui va permettre à cet enfant de se repérer dans sa double filiation biologique, affective et sociale.
Chaque parent va prendre une juste place pour que l’enfant
On voit comment chaque parent va prendre une juste place pour que l’enfant puisse se libérer de cette emprise, de cette empreinte, de cette mémoire du biologique qui venait le tourmenter et face à laquelle les parents se sentaient démunis pour l’aider à y faire face.
Pierre est venu vérifier la loyauté de se sentir « le fils de ses parents ». Il a eu besoin de venir tester le désir de ceux qui ont fait le choix de devenir ses parents et de l’inscrire totalement dans leur histoire transgénérationnelle. Il a eu besoin de se sentir renforcé dans le sentiment d’appartenir à sa famille adoptive, de se réapproprier ses parents.
« Réconcilié » avec ses parents de naissance
En même temps, il s’est senti comme « réconcilié » avec ses parents de naissance. Il a pu redonner du sens à la question de son abandon. Car à la fin de l’entretien, Pierre se montrera soulagé et comme relié symboliquement et solidement à ses parents qui ont cette fonction de l’inscrire dans le monde des humains comme les autres enfants. Spontanément, il nous dira le gros nuage de terreur, il est parti, c’était un gros nuage d’orage.
Ce qui construit l’identité chez l’enfant adopté, c’est le désir de s’inscrire de façon harmonieuse et unifiée dans la triple appartenance : famille des parents biologiques, famille des parents adoptifs et famille des enfants adoptés.
Toutefois, cette perception et cette représentation des parents biologiques chez l’enfant sont en lien direct avec la représentation que ses parents ont de ses origines biologiques et du discours dont ils sont porteurs. Ces représentations renvoient les parents à leur propre histoire, aux relations tissées avec leurs parents. Elles viennent aussi percuter la question de la stérilité, du deuil de l’enfant biologique et donc de l’acceptation de l’enfant réel face à l’enfant imaginaire. Elles renvoient, pour certains, à des questions concernant la transmission de l’hérédité.
Pour les parents adoptifs, des ressentis différentiels
De l’idéalisation…
Du point de vue des parents, on peut parler de ressentis différentiels, qui peuvent aller du côté d’une idéalisation des parents biologiques qui ont donné la vie à leur enfant, qui leur ont permis d’être parents. Ces parents, qui manifestent une grande reconnaissance envers les parents de naissance, peuvent se sentir en dette envers eux et ressentir un certain malaise quant à leur place. Ils vont alors transmettre à leur enfant des représentations vécues par eux comme positives, avec l’idée que l’abandon dont l’enfant a été l’objet s’apparente à un éventuel don d’amour de la part de la mère de naissance, avec un risque de valorisation et d’idéalisation de la parenté biologique.
… à l’incompréhension
D’autres parents vont être plus nuancés dans leurs propos, se sentir en lien de gratitude envers les parents de naissance de les avoir faits parents, tout en étant conscients que l’enfant avait besoin d’être protégé, pris en charge par la société pour éviter d’être enfermé dans un circuit de carences, de maltraitances physiques et psychiques.
D’autres représentations, plus rarement, peuvent tendre vers le rejet, l’incompréhension de l’acte d’abandon et renvoyer à l’enfant des images négatives de sa filiation biologique, qui peuvent entraver sa construction psychique, avec le risque qu’il se construise une image négative de lui.
Intégrer l’histoire de son enfant
Ce qui est important dans ces représentations, c’est d’accepter que cette relation imaginaire avec les parents de naissance ne soit pas teintée d’accusation, de jugement, qu’elle permette de se sentir légitimé dans sa position parentale sans occulter le passé, d’être dans le respect de l’histoire et dans l’acceptation de cette réalité-là, de ne pas avoir peur de cette réalité.
Pour l’enfant, la réconciliation avec ses origines dans l’imaginaire reste une condition fondamentale pour qu’il se construise psychiquement avec ses parents et pour atténuer la blessure occasionnée par l’expérience de l’abandon.
Les parents doivent aussi effectuer ce travail psychique d’intégration de l’histoire de leur enfant : il s’agit d’un travail de maillage d’histoire qui va permettre de renforcer le lien filiatif et donner à l’enfant une place singulière dans l’histoire transgénérationnelle de ses parents.
Que nous montre cet exemple ?
À travers cet exemple, nous voyons que :
- les entretiens avec les parents permettent de réfléchir avec eux sur la façon de trouver des réponses aux questionnements et à la souffrance de leur enfant en tenant compte de son âge, de sa maturité psychoaffective et toujours en respectant son rythme ;
- la blessure occasionnée par la prise de conscience progressive de l’abandon peut se traduire par des symptômes qu’il nous appartient de décoder ;
- il ne s’agit pas d’un dysfonctionnement pathologique chez l’enfant mais plutôt d’une tentative de réparer la blessure liée à l’abandon, avec tout le questionnement des origines qui se profile.
Penser et donner du sens à son histoire
Aussi, la mise en mots de son origine ouvre à l’enfant un espace psychique qui lui permet de penser et de donner du sens à son histoire, de la modifier en fonction de son développement et de se construire son sentiment d’identité et d’appartenance.
Ces entretiens auprès des parents ont donc comme objectif de créer et de maintenir un dialogue avec leur enfant pour l’aider à :
- reconnaître ses blessures liées à l’abandon, à trouver du sens à son histoire de naissance ;
- se réconcilier et à accepter ses origines ;
- co-construire avec ses parents leur histoire ;
- se réparer narcissiquement et surtout conforter son sentiment d’appartenance à sa famille porteuse du désir de le voir grandir et s’épanouir comme tout enfant.
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Après le droit d’accès aux origines, le droit à l’oubli ? N’est-ce pas paradoxal ?
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- Michèle Fallara et Janice Peyré, Accéder à son dossier administratif
Accéder à son dossier administratif est un droit ouvert à tous, à tout moment de la vie. Sa consultation revêt une importance et une spécificité singulières pour toute personne prise en charge ou adoptée pendant sa minorité, qui s’interroge sur son histoire, cherche à vérifier des informations, à combler des « trous » ou des « vides ».
Cet article propose un bref rappel des éléments administratifs et juridiques utiles, souligne l’importance de l’accompagnement et apporte des éclairages sur les motivations.
Dans la revue Accueil
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On entend souvent dire qu’il faut accorder une « juste place » à la famille d’origine : mais quelle place occupe-t-elle réellement dans les familles adoptives (adoptés, parents adoptifs), dans leur vie ? Au-delà des parents de naissance, ce sont aussi, pour certains, des frères et sœurs, une famille élargie qu’ils connaissent déjà, avec qui ils ont maintenu des liens (ou pas) ou qu’ils découvrent à l’occasion de retrouvailles. Les témoignages d’adoptés nous donnent à voir des réalités différentes, chacun composant avec sa propre histoire, sa capacité à articuler les deux versants de son identité, et avec les attentes éventuelles des parents et de la famille de naissance.
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La mémoire est un univers mystérieux où se stockent et se mêlent données, émotions, sensations. Les traces matérielles (objets, photos), les récits, prolongent ou entretiennent le travail de la mémoire, la refaçonnent, la contredisent parfois. Dans le cadre de l’adoption, les traces sont parfois énigmatiques, souvent lacunaires. Ce numéro d’Accueil propose des éclairages depuis des perspectives différentes pour tenter de mieux comprendre et accompagner, pour savoir repérer les points de fragilité mais aussi de force dans les rapports des uns et des autres à ces histoires.




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