Adoption et livres jeunesse : « Raconte-moi mon histoire »
Adoption et livres jeunesse : comment parler de son histoire à son enfant ?
L’abandon et l’adoption se retrouvent dans de nombreux ouvrages jeunesse, dans les contes et les mythes, tant ces thèmes nous renvoient à une problématique inscrite au plus profond de nous, traversant les époques et les cultures.
Des récits précieux pour permettre aux enfants de faire appel à leur imaginaire et de découvrir que leur vécu et leurs émotions sont partagés par d’autres.
Par Claire Tridon, ancienne rédactrice en chef de la revue Accueil
Mee a trouvé son papa, Mee a trouvé sa maman, ses parents qui l’attendaient depuis si longtemps.
Mee, belle petite fille, enveloppée de joie et d’amour.
Mee, belle, belle petite fille née, une deuxième fois…
S’appuyer sur les récits pour amorcer le dialogue
Blotti dans les bras de ses parents, profitant intensément de ce moment de calme et d’intimité, tout-petit ou un peu plus grand en quête de réassurance, l’enfant qui découvre cette histoire puis se la fait raconter inlassablement est enveloppé dans une bulle de sécurité.
Comme Une famille pour Duvet, Choco ou Jujube, Mee petite fille du matin calme1 raconte l’histoire d’une enfant sans famille qui a trouvé des parents pour la vie, comprend l’intensité du désir qui les a menés jusqu’à elle et peut se lover dans leur amour. Ces histoires d’adoption, albums-doudous, qui peuvent accompagner l’enfant au quotidien au moment où il s’installe dans sa famille, lui parlent de son présent et de son avenir, un avenir inscrit sous le signe de la sécurité affective et du sentiment d’appartenance. Elles répondent aux besoins des enfants pour qui la nécessité, dans les premiers temps de leur arrivée, est d’abord de s’intégrer et d’oublier un passé parfois chaotique.
Des albums pour toutes les situations de vie ou presque…
Aujourd’hui, les albums à destination des petits évoquent pratiquement toutes les situations de la vie et, en particulier, celles qui ne sont pas toujours simples à aborder avec les enfants : départs, séparations, handicaps, accidents et bien sûr l’adoption. Les parents, mais aussi les éducateurs, s’appuient sur ces récits pour amorcer le dialogue et permettre à l’enfant, en abordant la situation vécue à travers une fiction, de découvrir que son vécu est partagé par d’autres. Chaque année, on voit ainsi paraître quelques albums narrant l’histoire d’un enfant, d’un petit ours ou d’un bébé crocodile adoptés. Ces livres permettent-ils, cependant, de raconter à un enfant sa propre histoire ? Centrés sur la rencontre avec ses parents et sur l’adoption réciproque, ils se révèlent étrangement discrets sur le vécu antérieur de l’enfant et sur la question des origines.
Adoption et livres jeunesse : les parents de naissance rarement évoqués
Enfants sans famille, élevés par la terre ou un arbre comme Mee, ils ont, croirait-on, poussé tout seuls. Il est rarement fait mention des parents de naissance sauf lorsque l’abandon est présenté comme un geste d’amour de la mère biologique. Indicible, encombrante, l’histoire de l’enfant est éradiquée du récit, parfois de façon définitive comme Maki Catta qui a vu disparaître dans un terrible incendie ses parents et sa petite sœur mais aussi la forêt, le lieu où il vivait, avant. Du passé, faisons table rase.
Serait-il, d’ailleurs, raisonnable d’attendre des livres pour enfant qu’on puisse y retrouver tous les parcours possibles menant vers une nouvelle filiation ? Comment un album pourrait-il transposer tous ces vécus et tous ces ressentis et éviter les histoires stéréotypées ?
Une histoire qui ne fait pas l’impasse sur le vécu douloureux de l’enfant
Basé sur l’histoire d’une petite fille née en Inde que sa mère célibataire est contrainte d’abandonner, Une mère et une maman tente l’exercice difficile de donner une portée plus large à une histoire singulière. L’univers sensoriel, créé par le texte et les illustrations saturées de couleurs, peut permettre à un enfant de retrouver des sensations, des bribes de souvenir qui sont au-delà des souvenirs anecdotiques. La tristesse, la souffrance qui préludent à la séparation de l’enfant et de sa mère sont ainsi représentées dans un univers d’un rouge intense alors que le bleu symbolise le temps immobile, celui passé, ensuite, par la fillette à l’orphelinat, un temps qui n’est qu’attente. Une histoire stéréotypée, sans doute, mais qui ne fait pas l’impasse sur le vécu douloureux de l’enfant.
De nombreux contes et récits relatent l’histoire d’enfants abandonnés
Peut-on imaginer un livre destiné aux plus jeunes qui donnerait la représentation de parents de naissance indigents, incapables de se projeter dans l’avenir, au point qu’ils n’envisagent pas d’autres solutions quand les temps sont difficiles, que de se séparer de leurs enfants, à deux occasions, sans se soucier de la manière dont ceux-ci pourront poursuivre leur existence ?
Un livre que nous ne serions certainement pas prêts à mettre dans les mains de nos enfants… sauf que cette histoire, chacun d’entre nous la connaît, elle fait partie de notre patrimoine, c’est celle du Petit Poucet. Petit dernier, souffre-douleur d’une famille nombreuse qui lui laisse peu de place, abandonné à deux reprises, le Petit Poucet ne sera pas adopté à la fin de l’histoire. Il n’en a d’ailleurs plus besoin, ayant surmonté toutes les épreuves et vaincu l’ogre, c’est lui qui peut se poser en protecteur de son père et qui reviendra assurer « le bonheur de toute la famille ». La séparation lui a permis de gagner son autonomie, de devenir lui-même.
Autre récit très populaire, Hänsel et Gretel nous montre deux enfants qui s’appuient l’un sur l’autre pour survivre à l’abandon. De nombreux contes et récits mythologiques relatent ainsi, sans précautions excessives, l’histoire d’enfants abandonnés. Faut-il en protéger nos enfants ou faire confiance à leur force symbolique ? On sait depuis longtemps déjà l’impact affectif profond de leur message sur l’inconscient de l’enfant. En permettant à l’enfant de se confronter aussi à la face sombre de son histoire et de façon symbolique, ces contes font appel à ce qu’il y a de plus profond chez lui. Le Petit Poucet raconte ainsi à chaque enfant – adopté ou non – qu’on peut être abandonné (fantasme largement partagé), survivre à cette terrible épreuve et en sortir plus fort. Et comme un conte ne peut être réduit à une seule signification, il ouvre la porte aux possibles et peut aider à mettre de l’ordre dans des sentiments complexes, à se raconter, à partir de bribes de souvenirs et de récits, une histoire cohérente de son existence.
Élargir l’offre de lecture
Lorsque l’enfant, dans un texte, dans une lecture, rencontre quelque chose qui lui parle de ce qui le préoccupe réellement, quand il trouve à ses questions les plus lancinantes des réponses ou des éléments qui lui permettent de construire des hypothèses, il peut réellement se nourrir des histoires entendues ou lues. Ces récits ne lui racontent pas son histoire mais l’aident à l’élaborer dans l’imaginaire. Et s’il n’existe pas bien sûr, fort heureusement, un corpus de textes destinés aux enfants adoptés et qui permettraient de leur raconter leur histoire, il ne faut pas hésiter à élargir l’offre de lecture : les mythes, les contes et une partie de notre littérature recèlent d’histoires qui répondent aux préoccupations des enfants, de tous les enfants, par rapport à l’origine de leur propre histoire. La littérature sert à se trouver, à trouver le monde et à l’éclairer. Les récits, grâce aux détours par l’imaginaire, peuvent aider l’enfant à s’approprier une histoire, son histoire et permettre aux questions les plus brûlantes et à sa curiosité légitime de s’exprimer.
1 Anne-Marie Chapouton, Une famille pour Duvet, Bayard – Keiko Kasza, Une maman pour Choco, L’École des loisirs – Anne Wilsdorf, Jujube, L’École des loisirs – Laurence Coulombier, Maki Catta, Océan Éditions – Marie-France Chevron et Agnès Domergue, Mee petite fille du matin calme, Limonade – Catherine Cahard et Émilie Camatte,Une mère une maman, Dadoclem Édition.
Quelques autres titres jeunesse
- Gabrielle Vincent, Ernest et Célestine : les questions de Célestine, Casterman
Qu’il est difficile pour Célestine, la petite souris, de poser à Ernest l’ours, son père adoptif, les questions qui la brûlent… et qu’il est difficile pour Ernest l’ours de faire face aux questions de Célestine auxquelles il s’attend depuis toujours ! Ensemble Ernest et Célestine ouvrent le cahier tenu par Ernest aux premiers moments de l’arrivée (voir La naissance de Célestine). Alors il faut dire, redire et mimer l’histoire des premiers instants, jusqu’à retourner au lieu précis de la rencontre, et la tension du malaise réciproque s’apaise par la vérité dans l’amour. Cet album boucle l’histoire riche et peu ordinaire d’Ernest l’ours et de Célestine la souris abandonnée.
- Flo Kanban, Une famille pour Petit Koala, Alice jeunesse, 2023
Chez Madame Pieuvre, Petit Koala attend qu’on trouve les « bons parents » pour lui. Jusqu’au jour où il rencontre enfin ses parents kangourous… Écrit par une maman par adoption, l’histoire de Petit Koala aborde avec douceur et justesse le long parcours de l’adoption et la construction des premiers liens. Les lumineuses illustrations présentent une continuité entre elles qui autorise des cheminements autour de l’histoire. Cet album sera précieux pour aider enfants et parents à nommer les ressentis : le grand vide intérieur éprouvé malgré les soins de la famille d’accueil, la colère et la tristesse qui submergent parfois l’enfant après l’adoption, cette ambivalence qui l’empoisonne et qui laisse les parents démunis, le recours parfois nécessaire à une aide extérieure.
Tout public, cet ouvrage s’adresse principalement aux enfants de 5 à 8 ans.
- Clément, Moi, petit renard, Publication en auto-édition, 2026
Papa « d’un petit garçon plein de vie », comme il le dit lui-même, Clément a eu envie de transmettre et de conter une histoire d’adoption à hauteur d’enfant. Il a réalisé son rêve avec la réalisation de Moi, petit renard. Destiné aux enfants de 2 à 6 ans, cet album suit le parcours d’un petit renard, confié dès sa naissance, de son séjour dans une famille d’accueil jusqu’à son adoption par une famille de loups.
Un album plein de douceur pour parler d’adoption, de famille et d’amour, avec des illustrations de très belle qualité. Pour le commander
- Ingrid Chabert et Stéphanie Augusseau, Un jour, mes parents viendront, Alice Album, 2013
Le temps semble arrêté. Il n’y a que l’attente, presque palpable. L’attente d’un enfant, une petite fille, l’attente du jour où ses parents viendront. Enfin. Il fait chaud, les mêmes gestes se répètent tous les jours : jouer sur un bout de trottoir, guetter le va-et-vient des voitures, apporter un peu d’attention aux autres enfants… Il fait très chaud, les mêmes événements se répètent inlassablement : la porte qui s’ouvre, les rires de l’enfant heureux que ses parents viennent chercher, la tristesse mêlée de joie pour l’heureux adopté, l’espoir du jour où « mon tour viendra », la lutte contre la tristesse, la résignation… Et puis, un jour, c’est le prénom de la petite fille qu’on appelle… elle les voit, et elle sait que c’est eux. Ils sont venus…
Mais aussi pour les enfants confiés à l’Aide sociale à l’enfance…
- Emmanuelle Toussaint, Qui s’occupe de Martha ?Utopique, 2024
Un album spécialement conçu pour les enfants confiés à l’Aide sociale à l’enfance… mais surtout pour les adultes qui les accompagnent. Le petit « plus » : un coin des grands pour mieux comprendre les objectifs de cet album, ce qui se joue pour ces enfants et leur parcours au sein de l’ASE.
Le gros « plus » : le livret personnel, que chaque enfant confié peut compléter.
- Arnaud Tiercelin et Aude Brisson (ill.), Frère de passage, Kilowatt, coll. Les Kapoches, 2019
Nino doit vivre dans une famille d’accueil : Éric, Sylvie et leur fils Antoine. Ce dernier ne voit pas d’un bon oeil l’arrivée d’un inconnu sur son territoire. » J’étais arrivé chez eux le matin, Eric et Sylvie voulaient faire une photo. Parce qu’il ne fallait pas qu’on oublie ce moment. Et la photo, on la mettrait sur le frigo. Ils étaient tout souriants, leur nom leur allait comme un gant famille d’accueil. Leur fils, Antoine, s’est vite éclipsé avant la photo. Il m’en voulait d’être là, chez lui. Mais je ne lui voulais aucun mal, moi. »
Nino le narrateur est attachant, compréhensif et le lecteur s’identifiera facilement à ce qu’il évoque. Le style est fluide et les illustrations simples.




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